L’essentiel en bref
L’exposition The White Cube is Never Empty de Cristina Garrido au MACS Grand-Hornu présente le travail d’une artiste espagnole engagée et féministe. À travers ses œuvres, Garrido questionne les inégalités structurelles du monde de l’art contemporain et remet en lumière la place de la subjectivité féminine dans l’histoire artistique. Trois œuvres m’ont particulièrement marquér : les vidéos avec intelligence artificielle transformant des tutoriels de maquillage en manifeste conceptuel, la lettre de recommandation monumentale qui interroge la double vie des artistes, et les boules de papier qui dénoncent l’alliance entre art et publicité. Cette première exposition monographique en Belgique se tient jusqu’au 10 mai 2026 au MACS.
Une artiste qui puise dans son vécu pour interroger le système
Cristina Garrido est née à Madrid en 1986. Son parcours artistique reflète les étapes de sa vie personnelle et professionnelle. Formée aux Beaux-Arts à l’Université Complutense de Madrid et au Camberwell College of Arts à Londres, elle a également obtenu une maîtrise au Wimbledon College of Art. C’est à Londres qu’elle a travaillé comme assistante dans le secteur du luxe, une expérience qui nourrira directement son travail artistique.
Le travail de Cristina Garrido explore les codes de représentation et de valorisation de l’art. Elle questionne le regard critique sur l’œuvre, le discours historique et la posture du spectateur. Son approche s’inscrit dans une réflexion critique sur les inégalités structurelles du monde de l’art contemporain, comme le souligne le CA2M Museum qui lui a consacré une exposition en 2023.
Au MACS, Garrido présente The White Cube is Never Empty, un titre qui affirme que l’espace d’exposition neutre et blanc des galeries d’art n’est jamais vide de codes, de présupposés culturels et de dynamiques de pouvoir.
L’engagement féministe au cœur de la pratique artistique
Ce qui m’a particulièrement frappée dans le travail de Cristina Garrido, c’est son engagement féministe et sociétal. Cet engagement se manifeste notamment dans sa série Colored, où l’artiste recolore à la peinture acrylique des photographies noir et blanc documentant des performances conceptuelles des années 1960.
Comme l’explique Garrido sur son site officiel, l’art conceptuel a adopté la photographie en noir et blanc pour transmettre une apparence de neutralité et d’objectivité. En réintroduisant la couleur, elle questionne directement l’association historique de la couleur avec le féminin et sa marginalisation dans l’histoire de l’art. La couleur a longtemps été dépréciée pour sa connotation décorative ou « féminine », reléguée au second plan par rapport au sérieux supposé du noir et blanc.
La revue internationale Artforum a souligné en 2022 que Garrido replace ainsi la subjectivité au cœur de l’histoire de l’art, notamment dans sa recoloration d’une performance de Carole Schneemann, artiste féministe américaine. En colorant ces images qui se voulaient objectives et neutres, Garrido révèle les présupposés idéologiques qui se cachent derrière l’apparence d’objectivité des conventions artistiques.
Trois œuvres qui m’ont particulièrement marquée
Paragraphs on Make-Up Art : quand YouTube rencontre l’art conceptuel
L’œuvre qui m’a le plus plu se trouve au sous-sol du musée. Paragraphs on Make-Up Art met en relation deux univers a priori éloignés : des tutoriels de maquillage diffusés sur YouTube et le célèbre essai Paragraphs on Conceptual Art de Sol LeWitt publié en 1967.
Cristina Garrido a assemblé des séquences mettant en scène des influenceurs et influenceuses make-up mondialement connus. À l’aide d’une intelligence artificielle, elle a modifié le contenu sonore des vidéos. Les voix et les intonations des influenceurs ont été conservées, mais leurs paroles ont été remplacées par le texte de Sol LeWitt, figure majeure de l’art conceptuel américain.
À mesure que la vidéo progresse, les visages se transforment. Privés de leur contexte initial, ces fragments retravaillés acquièrent une force hypnotique et une dimension plastique comparables à une peinture en mouvement. L’IA se voit et elle interroge.
Au-delà du simple contraste visuel entre l’image et le texte, Cristina Garrido rapproche les gestes codifiés du maquillage et les instructions précises de Sol LeWitt. Cette mise en parallèle souligne le caractère méthodique de la pratique de ces « créateurs de contenu » qui, en apparence éloignés culturellement et esthétiquement de l’art conceptuel, partagent avec lui une approche procédurale et systématique.
L’œuvre interroge également la hiérarchie des pratiques artistiques. Pourquoi le travail minutieux des influenceurs beauté serait-il moins légitime que celui des artistes conceptuels ? En attribuant les mots de Sol LeWitt à des influenceuses maquillage, Garrido brouille les frontières entre haute culture et culture populaire, entre art légitime et pratiques jugées futiles ou « féminines ». C’est brillant.
To Whom It May Concern : la double vie des artistes
Dans la salle 2, une œuvre monumentale frappe le regard. To Whom It May Concern est la reproduction à l’acrylique, peinte directement sur le mur du musée, d’une lettre de recommandation authentique attestant du professionnalisme de Cristina Garrido.
Cette lettre a été rédigée par l’un de ses anciens employeurs à Londres, une entreprise spécialisée dans la création d’articles de luxe. Le courrier souligne les qualités de l’artiste lorsqu’elle travaillait comme assistante sur divers salons commerciaux et foires de design. Si la lettre met en évidence ses compétences professionnelles dans le secteur du luxe, elle omet totalement de mentionner sa pratique artistique.
Ce qui m’a touchée dans cette pièce, c’est son honnêteté. En transposant ce document administratif en peinture monumentale sur le mur d’un musée, Cristina Garrido interroge les rapports entre ces deux statuts : collaboratrice dans le domaine du luxe d’une part, artiste d’autre part. L’œuvre crée un lien entre ces deux activités pro, tout en exposant leur profonde inégalité de reconnaissance dans le monde du travail et de la légitimité culturelle.
Cette pièce montre l’expérience vécue de l’artiste. Comme elle l’explique sur son site, elle a travaillé à plusieurs reprises comme assistante dans le secteur du luxe pour financer son art. To Whom It May Concern documente cette réalité que vivent de nombreux artistes contemporains : la nécessité d’exercer des emplois alimentaires pour pouvoir continuer à créer leur art.
An Unholy Alliance : art et commerce, une alliance contre nature
An Unholy Alliance est une œuvre aussi simple qu’efficace. Elle rend compte de la place accordée par les magazines d’art à la publicité et au contenu éditorial. Le principe : Garrido compare le nombre de pages publicitaires et le nombre de pages de contenu dans différents magazines spécialisés en art contemporain.
Les pages déchiquetées de chaque magazine sont reconstituées en deux volumes sphères façonnés en papier mâché. Ces boules de papier sont exposées à côté du dos du magazine correspondant. Dans la vitrine on voit six paires d’objets, chaque paire correspondant à un magazine d’art différent.
Cette installation permet de visualiser physiquement la proportion entre contenu éditorial et pages publicitaires. Dans certains cas, la sphère de publicité est nettement plus volumineuse que celle du contenu.
Le titre de l’œuvre, qui se traduit en français par « une alliance contre nature », montre la tension entre deux mondes théoriquement distincts mais en réalité profondément interdépendants. Les magazines d’art contemporain prétendent offrir un regard critique et indépendant sur la création artistique, mais ils dépendent de la publicité .
L’œuvre met en avant l’indépendance éditoriale des médias spécialisés en art et, plus largement, les compromis économiques que doivent accepter les acteurs culturels pour survivre. C’est une vérité que tout le monde connaît mais que personne ne veut vraiment regarder en face, et Garrido la rend tangible et presque comique avec ses boules de papier.
Les autres œuvres de l’exposition
L’exposition présente également d’autres pièces intéressantes, même si elles m’ont moins marquée que celles mentionnées précédemment.
Dans la salle 1, In English, Demonyms Are Capitalised montre comment la nationalité influence notre perception des artistes. Garrido compile 28 nationalités et termes d’art pour attirer l’attention sur ces étiquettes souvent réductrices.
Local Color is a Foreign Invention présente des fragments de ciels extraits de peintures du 16e siècle à nos jours. Ordonnés comme un nuancier Pantone, ces bouts de ciels proviennent de vues de villes qui furent des épicentres culturels et artistiques majeurs : Londres, Paris, Madrid, les Pays-Bas, la Belgique. Le titre s’inspire de Jorge Luis Borges qui dénonçait l’obsession pour la « couleur locale » dans les littératures nationales.
The Social Life of Untitled (Liegender Frauenakt) montre comment les réseaux sociaux transforment notre rapport aux œuvres d’art. Garrido a recensé 684 photos de la sculpture de Pierre Huyghe prises par le public dans différents lieux d’exposition Instagrammable. Ces images, montées en séquences, la « vie sociale » d’une œuvre que façonnent les regards et les partages de ses spectateurs.
Dans la salle 3, Aerial Photography Does Not Create Space but Registers Surfaces. L’œuvre rassemble des photographies de ciels prises à travers des hublots d’avion, glanées sur les profils Instagram d’une trentaine de commissaires d’exposition. Garrido évoque le cliché romantique du commissaire toujours en voyage. La couleur bleue dans toute la pièce évoque les compagnies aériennes et les zones d’attente des aéroports.
Dans la salle 5, Déjà-vu replonge dans l’histoire des expositions du MACS depuis 2002. Les photographies documentant d’anciennes expositions replacées à l’endroit exact où elles avaient été prises. Cette installation interroge : que voyons-nous réellement lorsque nous regardons des photographies documentant une œuvre ou une exposition ?
Mon avis sur l’exposition
J’ai visité The White Cube is Never Empty fin avril, malheureusement très tard, car l’exposition ferme le 10 mai.
Cristina Garrido n’est pas une artiste qui cherche à séduire par des effets spectaculaires ou des installations impressionnantes. Son travail demande un véritable engagement intellectuel de la part du visiteur. Il faut prendre le temps de lire les cartels, de comprendre les références, de saisir les mécanismes qu’elle expose. C’est intellectuel mais ca pousse à la reflexion. Ce n’est pas une exposition que l’on traverse en coup de vent, il faut vraiment s’y attarder et bien lire le document guide. Ou alors avoir une médiatrice comme nous avons eu et qui va donner des anecdotes qui ne sont pas écrites.
Les trois œuvres qui m’ont le plus marquée sont Paragraphs on Make-Up Art, To Whom It May Concern et An Unholy Alliance. J’ai beaucoup aussi aimé le nuancier pantone, j’aime les couleurs pales et ça me rappelle mon métier de base qui était le graphisme.
The White Cube is Never Empty constitue une exposition interessante. Cristina Garrido appartient à cette génération d’artistes qui refuse les facilités et pose des questions inconfortables sur les structures de pouvoir dans l’art contemporain, la société, le rôle de femme. Son engagement féministe, visible notamment dans la série Colored, apporte une dimension politique nécessaire à un champ artistique qui se prétend souvent neutre alors qu’il reproduit des hiérarchies de genre, de classe et de race constamment.
Le bonus ! Pour cette exposition au MACS, Cristina Garrido a activé une performance qu’elle avait créée en 2018 au CA2M Museum de Madrid. The Copyist fait venir un copiste professionnel qui peint en direct des vues de l’exposition.
Au lieu de reproduire des tableaux anciens comme il le ferait normalement dans un musée, le copiste documente l’exposition contemporaine à l’huile sur toile, comme le ferait un photographe. Pour la version au MACS, c’est Daniel Cooreman, copiste professionnel belge, qui a été invité à peindre des vues de l’exposition suivant un calendrier établi.
Cette performance crée un dialogue entre la peinture traditionnelle et l’art contemporain. Elle transforme la reproduction en acte créatif et remet en question la valeur de l’original et de sa documentation. Le copiste devient un observateur privilégié et un médiateur entre l’espace d’exposition et le public.
Je vous recommande aussi de visiter l’exposition MEMO au CID (même lieu mais du coté de la cafétaria) qui traite un point de vue écologique/environnementale de plusieurs artistes et qui est vraiment vraiment interessante et accessible. Ma review : https://enfiletonsac.be/exposition-memo-grand-hornu-memoire-resistance-climatique/
Informations pratiques
- Où ? MACS (Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu) Rue Sainte-Louise 82 7301 Hornu (Belgique)
- Quand ? Du 14 décembre 2025 au 10 mai 2026
- Horaires Mardi – dimanche : 10h – 18h Fermé les lundis (sauf jours fériés)
- Tarifs Adultes : 8 euros
Seniors (+65 ans) : 6 euros
Étudiants : 4 euros
Gratuit : moins de 18 ans, Article 27 - Durée de visite Entre 1h30 et 2h pour une visite complète
1h pour parcourir les œuvres principales - Accessibilité Le musée est accessible aux personnes à mobilité réduite
Toilettes adaptées disponibles. Par contre les toilettes classiques sont vraiment a perpette dans le musée et sont toutes petites. - Pour qui ? Amateurs d’art contemporain conceptuel
Personnes intéressées par les questions féministes
Étudiants en histoire de l’art ou en études de genre
Comment se rendre au MACS Grand-Hornu
Le MACS se situe au Grand-Hornu, dans le Hainaut, à proximité de Mons mais pas tout près.En vrai c’est plus proche de Saint Ghislain que de Mons. Le musée n’est pas dans les alentours de Mons, il est vraiment dans le borinage.
Le site du Grand-Hornu est un ancien charbonnage classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012.
En voiture depuis Bruxelles : Prendre l’autoroute E19 direction Mons/Paris. Sortir à Mons-Centre puis suivre les indications vers Grand-Hornu. Trajet d’environ 1h. Un parking gratuit est disponible sur place.
En voiture depuis la France : Depuis Lille, prendre l’autoroute A27 puis l’A23 direction Tournai. Continuer sur l’E42 direction Mons. Sortir à Grand-Hornu. Trajet d’environ 45 minutes depuis Lille.
En transports en commun : Des bus TEC desservent Grand-Hornu depuis la gare de Mons (ligne 6 direction Hornu). Ou alors, aller à la gare de Saint Ghislain et remonter soit à pied soit en bus. C’est totalement faisable.
Qui est Cristina Garrido et pourquoi parle-t-on d’engagement féministe ?
Cristina Garrido est une artiste espagnole née en 1986 à Madrid. Son engagement féministe se manifeste particulièrement dans sa série Colored, où elle recolore des photographies noir et blanc de l’art conceptuel des années 1960. Comme l’explique Artforum, en réintroduisant la couleur (historiquement associée au féminin et dépréciée comme décorative), Garrido questionne les présupposés idéologiques de l’histoire de l’art et replace la subjectivité au cœur de la création artistique.
L’exposition est-elle adaptée aux enfants et adolescents ?
The White Cube is Never Empty s’adresse principalement à un public adulte averti. Le propos conceptuel et les références à l’histoire de l’art contemporain rendent l’exposition peu accessible aux jeunes enfants. Pour les adolescents à partir de 15 ans intéressés par l’art ou les questions féministes, la visite peut être enrichissante, idéalement avec un accompagnement pour contextualiser les œuvres.
Peut-on prendre des photos dans l’exposition ?
Oui, les photographies sans flash sont généralement autorisées au MACS pour un usage personnel.
Y a-t-il des visites guidées disponibles ?
Le MACS organise régulièrement des visites guidées de ses expositions temporaires. Je vous conseille de consulter le site internet du musée ou de les contacter au 065/61.39.00 pour connaître les horaires des visites guidées et les modalités de réservation. Des visites guidées spéciales pour groupes scolaires ou associations peuvent également être organisées sur demande.
Combien de temps faut-il prévoir pour la visite ?
Pour apprécier pleinement l’exposition et prendre le temps de regarder les vidéos (notamment Paragraphs on Make-Up Art qui dure plusieurs minutes), je recommande de prévoir entre 1h et 1h30. Les visiteurs pressés peuvent parcourir les salles principales tres rapidement, mais ils manqueront certaines subtilités du travail de Garrido.
L’exposition aborde-t-elle des sujets sensibles ?
L’exposition questionne les inégalités du monde de l’art, notamment les questions de genre et la marginalisation historique du travail des femmes artistes. La série Colored rend hommage à des artistes féministes comme Carole Schneemann. Mais il n’y a aucune image choquante.
Sources citées dans l’article :
- Artforum International, « Cristina Garrido at The Goma », novembre 2022
- Site officiel de Cristina Garrido, section « Colored »
- CA2M Museum, « Cristina Garrido. The Origin of Forms »













